Au menu aujourd’hui, épinards à
la crème et papillote de poisson ! Encore un drame en perspective chez les
Martin. Clément, le petit dernier de 4 ans ne jure que par le steak haché et les
frites et chaque repas est une épreuve de force pour ses parents qui n’ont
pourtant pas connu cela avec les aînés. Et cependant, à la crèche, l’éducatrice
disait de lui : « Un enfant facile qui mange de tout ! ». Alors
que s’est-il passé ? Comment se développe le goût chez le bébé et comment
évolue-t-il ?
Commençons d’abord par définir le goût. Il répond en fait à plusieurs
définitions selon l’approche qu’on en a :
·
Au sens physiologique du terme, le goût ou
gustation est l’un de nos 5 sens grâce auquel nous percevons par l’intermédiaire
de notre langue et plus exactement des papilles gustatives, les saveurs (sucré, salé, amer, acide, umami
et sans doute aussi le gras).
·
Dans le langage courant, le goût a un sens plus
large et désigne un ensemble de sensations que nous renvoient :
ü
la gustation définie ci-dessus,
ü
l’olfaction et la perception des arômes,
ü
les sensibilités trigéminales (transmises par le
nerf trijumeau) comme le piquant, l’astringent, le pétillant, etc.
Votre bébé ne perçoit pas les choses comme vous !
Les saveurs et les odeurs sont
détectées par plusieurs récepteurs
situés à la surface des cellules gustatives et des cellules olfactives. Chaque
individu possède son propre équipement en récepteurs, transmis génétiquement
par ses parents. Selon leur qualité et leur quantité, la perception des odeurs
et des saveurs sera plus ou moins fine. L’image sensorielle renvoyée par un
aliment sera donc très différente d’un individu à l’autre. Par exemple, le
seuil de détection d’une molécule amère peut varier de 1 à 10 selon les
individus. Ceci explique en partie les différences de comportement alimentaire
entre les individus.
L’ apprentissage du goût débute déjà dans le ventre de la mère :
A la fin du 4ème mois
de grossesse, les papilles gustatives et la muqueuse olfactive sont
fonctionnelles. Le fœtus peut alors réaliser ses premières expériences
gustatives en inhalant et en avalant le liquide amniotique. Sa composition
variant en fonction de l’alimentation de la maman, plus celle-là sera variée,
plus la palette des odeurs et des saveurs auxquelles le fœtus sera confronté
sera étendue. Elles pourraient même, mais cela n’est pas démontré, orienter les
préférences alimentaires ultérieures. Le fœtus a déjà une préférence pour le
sucré : plus le liquide amniotique est sucré, plus le bébé en avale.
Les premières semaines après la naissance
A la naissance, les capacités de discrimination gustative et olfactive
sont déjà très développées. Le bébé est capable de reconnaître son propre
liquide amniotique, l’odeur de sa maman et sait faire la différence entre lait
maternel et lait maternisé. Il marque même sa préférence pour la saveur sucrée
et son dégoût pour l’amer. Des expériences ont montré qu’il est même capable de
reconnaitre les odeurs rencontrées in
utero dans les dernières semaines de grossesse. Pendant les 6 premiers mois,
l’alimentation est exclusivement lactée. Le lait maternel est le meilleur
aliment : sa composition nutritionnelle est parfaitement adaptée aux
besoins du bébé. Elle varie d’une tétée à l’autre, voire même au cours d’une
même tétée en fonction de l’alimentation de la maman. La tétée prend le relais
du liquide amniotique dans la découverte de nouveaux goûts. L’allaitement
artificiel, lui, doit répondre à une composition nutritionnelle très stricte
s’approchant du lait maternel. Il ne permet naturellement pas cette diversité
sensorielle.
La diversification alimentaire, une période privilégiée pour le
développement du goût et des préférences alimentaires
La diversification alimentaire se traduit par l’introduction
progressive d’aliments solides. Elle intervient en général vers l’âge de 6 mois
et semble facilitée par l’allaitement maternel.
Cette période constitue une étape fondamentale dans l’apprentissage du
goût . Elle est en effet très
propice aux expériences sensorielles : le bébé est assez réceptif et
accepte facilement de manger de tout, même des aliments auxquels on ne
s’attendrait pas comme le munster ou le céleri. De plus cette période conditionnerait
le développement des préférences alimentaires ultérieures.
La néophobie alimentaire, un
passage obligé
Mais vers 2 ou 3 ans les choses se gâtent et le petit goûteur curieux se
transforme en conservateur impénitent refusant tout de go les nouveaux aliments
ou les trouvant systématiquement mauvais. Pas de panique, tout cela est normal :
le jeune enfant entre dans une période de « néophobie alimentaire » c’est
à dire de peur face à des aliments inconnus. La néophobie alimentaire est une étape
normale du développement et son intensité est très variable, certains enfants
refusant absolument tout nouvel aliment, d’autres acceptant de goûter. Elle peut
se poursuivre jusqu’à 9 ou 10 ans. Vers 7 ou 8 ans ce phénomène a généralement tendance
à s’estomper et l’enfant commence à accepter des aliments plus forts. Vers 12
ans, lorsque commencent à se manifester des différences sexuées, les filles
apprécieront plus les salades associées à la notion de minceur et les garçons
la nourriture carnée. La néophobie concerne plus certains aliments que d’autres :
les légumes, les aliments qui ont un goût fort. Mais pas question d’attendre
que la crise se passe car « le petit humain » est omnivore et pour se
développer harmonieusement, il a besoin de manger de tout. Pour faire accepter un nouvel aliment à un
enfant, il faut miser sur la répétition et lui présenter cet aliment plusieurs
fois. L’idée est de rendre un aliment inconnu
progressivement familier. Votre enfant n’aime pas le chou-fleur,
proposez lui un gratin de chou-fleur et invitez le à gouter. La première
tentative sera sans doute un échec, mais recommencez l’expérience plusieurs
fois : entre 5 et 8 fois à intervalle répété (1 à 2 fois par mois),
cuisiné toujours de la même façon (sinon, il s’agit pour l’enfant d’un autre
aliment). Il est impératif de ne pas arrêter l’expérience, les parents ont
tendance à démissionner avant d’atteindre ce chiffre critique de 5.
Quelques conseils pour parvenir à construire les préférences
alimentaires
L’apprentissage du goût est une aventure
au long cours, une savante alchimie entre patience, bon sens et surtout
beaucoup d’amour.
Ne lui laissez pas le choix du
menu : l’enfant est incapable avant 10 ans de savoir ce qui
« nutritionnellement est bon pour lui ». Il ne raisonne qu’en terme
de plaisir associé aux aliments et son choix va systématiquement se porter sur
des aliments gras (frites, quiche) et sucrés (gâteaux, glaces). Composez un
menu unique pour tous en faisant en sorte que chacun y trouve son compte, même
si l’un va bouder l’entrée, l’autre le plat. Tant pis, ils mangeront plus au
repas suivant et dans quelques années, ils mangeront de tout .Mais toute règle
a ses exceptions, pour son anniversaire, proposez lui de composer son propre
menu, l’exceptionnel contribuera au festif !
Créez les bonnes conditions
pour introduire les nouveaux aliments : ça y est, vous avez décidé
d’introduire les haricots à son répertoire alimentaire ! Choisissez un
moment où vous avez le temps, où vous-même êtes détendu, dans un endroit
familier de l’enfant, l’acceptation ou la préférence d’un aliment passe autant
par les qualités sensorielles de l’aliment que par l’environnement dans lequel
il est proposé. Réfléchissez : La daube de grand mère est bien-sûr incomparable.
Sans doute n’est-elle pas meilleure, mais simplement, elle est associée aux
grandes tablées familiales des vacances où tous les cousins se retrouvaient.
Associez l’enfant à la
préparation du repas : une purée de courgettes au menu ? Montrez lui
le légume brut, invitez-le à le manipuler, le sentir, le toucher, le décrire,
donnez lui un couteau à bout ronds et laissez-le découper la courgette en
rondelles. C’est possible dès 2 ans et il adorera faire « comme les
grands ». Il y a fort à parier que la familiarisation sera plus aisée.
Mangez avec lui chaque fois
que cela est possible : nourrir, réjouir , réunir. La convivialité est l’une des composantes de l’alimentation. L’enfant
acceptera plus facilement de goûter s’il voit que le reste de la tablée mange
comme lui. Profitez aussi de ce temps pour échanger sur les perceptions de
chacun, invitez les convives, mêmes les plus petits, à deviner les ingrédients
qui composent le plat.
Intégrez la cantine à l’apprentissage du goût : renseignez-vous
bien en amont sur les menus proposés à la cantine. Ils ont été conçus pour
respecter un équilibre à condition que l’enfant mange de tout. S’il ne connaît
pas certains plats, préparez-les à la maison avant la cantine. C’est le
meilleur moyen de lui faire accepter la cuisine de la cantine et de créer un
lien entre la cuisine de maman et celle de l’école.
Faites à votre bébé ce
précieux cadeau : une alimentation diversifiée et variée. Il contribuera
non seulement à le maintenir en bonne santé, mais lui permettra de construire
son identité, de s’intégrer socialement
et culturellement parlant et de s‘ouvrir aux horizons plus lointains.
Michèle SALORD
Conseillère en nutrition,
alimentation et éducation au goût |